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Venir à bout de la dette et générer de la croissance | Réunions de printemps 2023

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La pandémie de COVID-19 et ses répercussions en chaîne ont aggravé la crise de la dette qui menace de nombreux pays en développement. Fin 2021, la dette extérieure de ces pays avait plus que doublé par rapport à la décennie précédente, pour atteindre 9 000 milliards de dollars. La situation est particulièrement désastreuse dans les pays les plus pauvres, car le fardeau de la dette ralentit la croissance et enraye les progrès sur le front de l’éducation, de la santé et de l’action climatique.

Le ralentissement de la croissance mondiale et la remontée des taux d'intérêt en réponse à l’inflation aggravent encore les choses, et le spectre d’une crise de la dette plane sur toujours plus de pays. Les efforts entrepris pour désamorcer la crise se sont hélas avérés insuffisants jusqu’ici. Le manque de transparence retarde et entrave les processus de restructuration de la dette, tandis que les clauses de confidentialité dans les contrats de prêts sont de plus en plus fréquentes.

Aujourd’hui, l’urgence est de parvenir à une plus grande transparence et d’accélérer la conclusion d’accords sur le règlement de la dette, mais aussi de mener des réformes grâce auxquelles les pays seront mieux armés pour gérer leur endettement plus efficacement, ce qui permettra de libérer des ressources pour financer des investissements essentiels. Ce fil directeur a guidé une discussion animée par le président du Groupe de la Banque mondiale, David Malpass, et réunissant notamment le ministre éthiopien des Finances, Ahmed Shide, et son homologue jamaïcain, Nigel Clarke, qui ont pu témoigner de la situation dans leur pays.

00:00 Bienvenue

00:53 Allocution d'ouverture de David Malpass, président du Groupe de la Banque mondiale

Table ronde

02:28 La situation de la dette dans le monde
08:43 Restructuration de la dette : exemple de l'Éthiopie
13:42 Analyses de viabilité de la dette / Assurances de financement
19:27 Lutte contre la crise de la dette : le cas de la Jamaïque
28:29 Comment accélérer le processus de restructuration de la dette ?
35:00 Politique monétaire et budgétaire de l'Éthiopie
40:59 Les Agences d'investissement et de notation
44:38 Exemples d'outils innovants / Diversification des risques
49:10 Questions-réponses en direct / Impact du changement climatique

58:08 Clôture

[Paul Blake]

Bonjour et bienvenue aux Réunions de printemps, édition 2023 du Groupe de la Banque mondiale et du FMI. Je m’appelle Paul Blake et je vais vous accompagner à mesure de cette heure de réflexion sur la prévention des crises de la dette et la génération de la croissance. Vous pouvez réagir avec le hashtag #ReshapingDevelopment et nous suivre sur les réseaux sociaux. Vous pouvez également rejoindre le tchat sur worldbank.org. Sans plus attendre, nous allons vous présenter notre président de la Banque mondiale, David Malpass, Son Excellence Nigel Clarke, ministre des Finances de la Jamaïque, Tina Vandersteel, chargée des portefeuilles de dettes des pays émergents à GMO, une société d’investissement mondiale établie aux États-Unis, Raghuram Rajah de l’Université de Chicago et Son Excellence Ahmed Shide, ministre des Finances de l’Éthiopie. Merci et David, à vous. 

[David Malpass]

Merci beaucoup, Paul. Bienvenue aux Réunions de printemps, édition 2023. Le thème qui nous est fixé ici, c’est refaçonner le développement pour ouvrir une nouvelle ère, libérer la croissance et la réduction de la pauvreté dans le monde.

Nous commençons par parler de viabilité de la dette, un sujet incontournable pour la croissance et le développement. Environ 40 pays à faible revenu et une dizaine de pays à revenu intermédiaire sont à risque de surendettement ou en situation de surendettement. En plus, la croissance mondiale ralentit. Les intérêts, les taux d’intérêt augmentent dans le monde, ce qui exerce une pression supplémentaire sur les pays en développement. La Banque mondiale plaide avec vigueur pour des solutions à ce défi croissant de la dette auquel sont confrontés les pays en développement. Nous fournissons de nouveaux financements, ainsi que des ressources hautement concessionnels aux pays en situation de surendettement, dans des cas où souvent personne d’autre ne propose du financement. Outre le FMI et l’Inde en tant que président du G20, nous coprésidons la Table ronde mondiale sur la dette souveraine. Cette table ronde réunit un vaste éventail de parties prenantes dans le but de trouver un consensus et de recommander des mesures pour accélérer l’allégement de la dette. La réunion en personne de cette table ronde aura lieu demain. Les progrès en matière de dette ont ralenti et il est urgent d’accélérer, sans plus attendre. Les pays doivent avoir transparence et viabilité pour leur dette afin de relancer l’investissement qui est quasiment à l’arrêt.

Aujourd’hui, nous avons avec nous ce groupe d’intervenants illustres afin d’évoquer les dernières difficultés sur les marchés de la dette souveraine et les solutions potentielles. Et sans plus attendre, je voudrais donner la parole au professeur Raghuram Rajan avec une question d’ordre général : Monsieur, vous connaissez le contexte dans lequel on est, mais comment pourriez-vous le décrire ?

[Raghuram Rajan]

Merci. Je voudrais commencer par enfoncer une porte ouverte. Nous sommes dans une période difficile, les taux d’intérêt augmentent. J’espère que la Réserve fédérale n’a pas encore trop d’augmentation des taux d’intérêt à venir, mais il semble clairement qu’on fera redescendre l’inflation en entraînant un ralentissement de l’économie aux États-Unis, soit en raison du niveau élevé des taux d’intérêt en tant que tel ou à cause d’une contraction du crédit dans le secteur financier, ou alors une combinaison de ces deux facteurs. Autrement dit, ici aux États-Unis, la croissance va ralentir et probablement également en Europe, où l’inflation sous-jacente reste élevée et il est peut-être nécessaire de ralentir l’activité afin de rétablir la normale en matière d’inflation dans ces économies.

Mais étant donné que le taux d’intérêt est plus élevé, eh bien, il en va de même en termes réels. Pour l’instant, il est très difficile de savoir quels sont les taux d’intérêt nominaux, mais les taux d’intérêt réels vont être élevés pendant un temps, à mesure qu’on tente de ralentir l’économie. Et tout cela se répercute sur la dette du reste du monde puisqu’il est question du taux auquel sont confrontés ces pays, ce qui sera nécessairement plus élevé et représentera une charge supplémentaire. Et puis en termes de capitaux mondiaux, il y a aussi un risque de voir ça devenir un schéma récurrent. Il sera sans doute plus difficile de reconduire la dette. Donc tout ça, ce sont des choses que vous connaissez. Mais ce qui est plus préoccupant, ce sont les besoins de dépenses immenses que de nombreux marchés et économies en développement et émergents ont. Il y a des pressions importantes. De nombreux emplois des classes moyennes ont été perdus pendant les confinements. Les classes moyennes et inférieures dans mon pays, l’Inde, ont énormément souffert de la Covid et donc ces mois ont été marqués par une reprise lente pour des segments importants de la population qui n’avaient déjà pas d’emploi normal et puis les petites entreprises qui avaient une activité au ralenti.

Et donc on a constaté une interruption de la reprise parce que les taux d’intérêt sont élevés. Il est difficile d’emprunter et tout ça, ça interrompt la reprise. Autrement dit, la pandémie est une source d’inquiétude. Et quand il y a pandémie, c’est aussi une source de politiques. Maintenant, on a constaté que les entreprises d’assurance donnent davantage d’indemnisations suite à des troubles sociaux. C’est normal puisque les classes moyennes sont en colère après ce à quoi elles ont été confrontées au cours des dernières années. Et c’est tout à fait compréhensible. Et donc, s’il y a déjà du souci parmi ceux qui fournissent du capital, ça va en plus les éloigner encore plus. Et puis la pandémie a entraîné un ralentissement du développement dans de nombreux pays. Les besoins en matière de développement sont très prononcés partout dans le monde, comme on le sait. Et si on ajoute les préoccupations associées au changement climatique, le fait que, par exemple, au Pakistan, des agriculteurs sont encore aux prises avec les conséquences des inondations de l’année dernière, on se retrouve face à une situation où déjà il y a ces catastrophes qui sont de plus en plus fréquentes dans le monde et il faut s’en occuper. Et du coup, il faut des dépenses rapides dans le domaine, non pas forcément de l’atténuation, mais plutôt de l’adaptation et de la résilience, ce qui est très important pour le bien-être des populations. Voilà autant de facteurs qui se traduisent par des besoins de dépenses très importants. Et le dernier facteur : où est le capital disponible ? Les pays industrialisés ont eux-mêmes des besoins de dépenses avec une dépense publique qui a augmenté à cause de la pandémie, mais qui va baisser progressivement, mais aussi de nouvelles dépenses que de nombreux pays envisagent pour l’action au titre des objectifs climatiques. Et donc, on se retrouve avec une portion congrue pour le reste du monde qui a du mal à obtenir des capitaux. Voilà le contexte dans lequel nous évoluons aujourd’hui. J’espère avoir évoqué les thèmes les plus importants, mais nous allons discuter des éléments plus précis par la suite. 

[David Malpass]

Oui, effectivement, les économies avancées sont en train d’absorber l’ensemble du capital à une époque où les pays en développement ont besoin de nouveaux investissements pour subvenir à leurs besoins en dépenses et prendre en charge également le coût climatique croissant.

Et puis, vous n’avez pas tellement évoqué ce sujet, mais ça va revenir toute la semaine. La restructuration de la dette est très importante parce que les pays sont encore en train de payer beaucoup pour des dettes encourues au cours des dix dernières années. Et cela pose des difficultés côté dépenses également. Je vais donner la parole à M. Shide. Monsieur le ministre, l’Éthiopie a demandé un traitement au titre du cadre commun du G20 il y a environ deux ans. Les choses sont encore possibles. Est-ce que vous pouvez nous parler du processus de restructuration de la dette ? Comment ce processus est-il important ? Quelles incidences a-t-il sur votre croissance et votre viabilité en tant que pays ? 

[Ahmed Shide]

Merci beaucoup David. Déjà, je voudrais exprimer mon appréciation vis-à-vis de l’initiative du G20 qui arrive à point nommé. C’est très important, notamment les défis auxquels sont confrontés des pays en développement comme l’Éthiopie. Mais comme vous l’avez dit, plus de deux ans ont passé depuis l’annonce de cette initiative. Nous avons fait acte de candidature et la procédure a été très lente, ce qui a été l’une des difficultés que nous avons rencontrées.

Le déséquilibre économique de l’Éthiopie s’est creusé récemment en raison de pressions endogènes et exogènes, mais aussi des chocs qui nous ont mis au défi. Vous avez une sécheresse, la guerre en Ukraine, autant de facteurs qui ont des conséquences considérables pour notre position externe. Il y a aussi le climat des réserves internationales. D’où le fait que le traitement de la dette et des réformes supplémentaires sont nécessaires pour remédier à ce déséquilibre et nous placer sur une trajectoire viable. Et puis au cours des quatre dernières années, depuis la mise en place du nouveau gouvernement, nous n’avons pas fait d’emprunts non-concessionnels. Nous avons un impératif extrêmement strict concernant la limite d’emprunts non-concessionnels, et nous l’avons respecté pour, tout simplement, observer la discipline budgétaire. Nous travaillons avec le FMI et la Banque mondiale pour rétablir l’équilibre macroéconomique grâce à notre propre programme de réformes maison qui jouera un rôle très important dans la lutte contre les déséquilibres que nous rencontrons. Notre situation est différente du Tchad, de la Gambie ou de la Zambie parce que nous n’avons pas de paiement externe jusqu’ici. Nos paramètres de la dette sont extrêmement clairs. Nous n’avons aucune des autres difficultés quant aux questions de résidence ou encore de considérations internes. La plupart des remboursements vont avoir lieu au cours des prochaines années. Nous allons avoir beaucoup de dettes à rembourser. Une part significative de notre dette, donc. Et ça va nous mettre sous pression. Étant donné les niveaux des exportations qui n’ont pas encore connu la croissance espérée. Si bien que le déséquilibre externe, exacerbé par les chocs alimentaires mondiaux, a détérioré notre position extérieure. Vous avez le conflit, la sécheresse... Tout cela a également contribué au choc que nous connaissons actuellement. Donc nos réformes auraient pu nous permettre de renforcer la résilience de notre système. Mais ce qui est sûr, c’est que la situation serait bien pire sans ces réformes. Le traitement de la dette dont nous avons besoin n’est pas complexe. Il faut que la décision arrive prochainement. Nous avons eu des débats fructueux avec l’équipe du FMI récemment pour un programme potentiel. Nous restons en communication avec le FMI et la Banque mondiale pour un programme potentiel et je pense que l’analyse de viabilité de la dette devrait être partagée bientôt. Mais nous devons avancer vite. L’urgence est de mise et la lenteur du cadre commun peut être résorbée par davantage de communication entre FMI, Banque mondiale et Comité des créanciers, entre autres. Et c’est là un point très important. Je vous remercie. 

[David Malpass]

Merci beaucoup. Vous avez évoqué la DSA, l’analyse de viabilité de la dette, produit conjoint du FMI et de la Banque mondiale, qui détaille les besoins de financement. Et chaque pays est différent. L’Éthiopie a plutôt un problème de liquidités. 

[Ahmed Shide]

Oui, ce n’est pas un problème de solvabilité. C’est surtout des liquidités à court terme. 

[David Malpass]

Oui, et on va pousser pour ça lors de la table ronde de demain. C’est un partage précoce de la DSA, avec un groupe plus inclusif. Jusqu’ici, c’était quelque chose de privé au sein du FMI et de la Banque mondiale. Alors que c’est un document absolument crucial pour l’ensemble des créanciers. Même le pays lui-même peut bénéficier d’une analyse de ce document et le secteur privé aussi.

En parlant de secteur privé, je vais donner la parole à Tina Vandersteel. Est-ce que vous analysez les DSA, les analyses de viabilité de la dette publiées par le Fonds et la Banque ? Comment est-ce que cela se traduit pour votre réflexion sur la situation des différents pays ? Et puis une question plus globale : qu’est-ce qui permettrait de mobiliser de nouveaux investissements vers des pays pauvres et en développement ? Nous pensons que l’accélération du processus de restructuration de la dette serait utile. Mais que pensez-vous du rythme de ce processus ? Est-ce que vous pensez que c’est une bonne idée d’accélérer et quels seraient les documents utiles pour vous ? 

[Tina Vandersteel]

Déjà, je vous remercie de l’invitation. Alors, je représente le secteur privé ici, une entreprise de gestion d’actifs, et donc nous représentons des épargnants de différents types : les fonds souverains, les fonds de pension, etc. Et donc, souvent, quand on pense au secteur privé, on se dit : « Que pense le secteur privé du fait de prêter à un pays émergent ? ». Si vous commencez au niveau le plus élevé, allocation des actifs, on voit la dette des pays émergeant comme une catégorie d’actifs, comme toute autre catégorie d’actifs, prêter crédit auprès des entreprises, soit d’un grade d’investissement, soit d’un grade légèrement inférieur. Et ce qu’on recherche, c’est un retour qui va au-delà des pertes escomptées en matière de crédit. Donc, des emprunteurs souverains ont fait défaut au fil du temps. Il y a une longue histoire en la matière et parfois les projections permettent de prédire cela. Et justement, une analyse de viabilité de la dette, c’est une manière de populariser le point de vue du FMI et de la Banque mondiale sur la viabilité de la dette d’un pays. Puisque si vous pensez de la perspective d’un créancier, si vous savez qu’un pays va rencontrer des problèmes, c’est bien de savoir ce qu’en pensent le FMI et la Banque mondiale et quelles sont leurs hypothèses. Puisqu’en effet la viabilité de la dette est un concept fluide. Cela dépend du contexte macroéconomique. Vous aviez des dettes qui étaient viables avant la pandémie, qui ne le sont plus forcément. Il peut y avoir des imprévus. Et donc, l’une des considérations clés du cadre commun, c’est la transparence. Et à ce titre, les investisseurs adoreraient avoir plus de transparence à toutes les étapes. Puisque la transparence, ça nous donne tout simplement un aperçu plus réaliste de la situation.

[David Malpass]

Et à ce titre, est-ce que vous pensez que les garanties de financement données au FMI et à la Banque mondiale dans le cadre des programmes du FMI… Est-ce que cela vous semble adapté pour vous ? Puisque ça permet de voir ce que les créanciers publics s’engagent à faire au cours d’une certaine période, n’est-ce pas ? 

[Tina Vandersteel]

Si je réfléchis aux quinze dernières années, en fait, les modalités d’exécution ont évolué. Les débiteurs dont on parle maintenant, ce sont des débiteurs à très faible revenu où le surendettement n’est pas à écarter. Et donc, avec le cas de la Grèce, le FMI a changé de manière de faire. Le FMI a décidé qu’il ne prêterait plus dans ce genre de situation, sauf avec une perspective systémique. Et donc la politique a changé jusqu’en 2012. Et puis, en 2016, les choses ont changé à nouveau. Le FMI a dit : « Nous, nous n’allons pas prêter, mais nous allons autoriser d’autres créanciers officiels à prêter ». Par exemple, la Chine et l’Arabie saoudite sont devenues des créanciers importants dans ces situations. Et donc en tant qu’investisseur du secteur privé, nous comprenons très bien les attentes du FMI et de la Banque mondiale en tant que créanciers. Mais pas tellement pour les lignes de spot ou encore les entreprises d’État chinoises. Comment est-ce que ça va être traité ? Est-ce qu’on sera subordonné à ses créanciers ? Et donc tout cela, ça va avoir une incidence sur les revenus que l’on espère obtenir de cette dette.

[David Malpass]

Oui, voilà qui pose toute une autre série de questions. Mais, à des fins de contexte, et pour simplifier, en cas de processus de banqueroute, une fois que la banqueroute est déclarée, la faillite est déclarée, de nouveaux créanciers peuvent arriver et ils ont préférence par rapport aux créanciers anciens parce qu’ils font quelque chose d’utile. Et le groupe est d’accord pour dire qu’ils peuvent venir et prêter davantage. Mais la procédure n’est pas aussi organisée pour ce qui est des processus de restructuration. Donc, aux différentes étapes de la restructuration, on ne sait pas forcément quels seront les créanciers qui auront la priorité par rapport aux autres.

Et j’espère qu’on pourra discuter de ce genre de choses lors de la table ronde cette semaine. Déjà, on va s’interroger sur le traitement à faire des arriérés dans le cadre de la procédure de restructuration, et cela peut déjà amener le sujet. Mais maintenant, je voudrais me tourner vers Nigel, le ministre des Finances et ministre d’État qui a une belle carrière déjà derrière lui en Jamaïque. Vous avez mené des réformes, mais je ne sais pas quand vous avez commencé. Mais la Jamaïque a été assez proactive dans la lutte contre le problème de la dette, et nous encourageons les pays à agir dès que possible. Dès qu’ils entrevoient un problème, il faut commencer à parler, à trouver une voie de sortie. Pourquoi ? Parce que sinon, on se retrouve pris au piège par la dette. Et la Jamaïque a bien réussi à s’en sortir. Entre 2010 et 2013, c’était la dette interne et un problème auquel étaient confrontés de nombreux pays en développement, puisque l’État peut emprunter auprès des banques nationales, ce qui s’accompagne de son lot de problèmes.

Donc, comment la Jamaïque s’en est-elle sortie ? Et quelles sont vos solutions pour la restructuration de la dette ? 

[Nigel Clarke]

Et bien le Japon… la Jamaïque, pardon, a été prise dans un piège de la dette pendant environ quinze ans, avec un niveau d’endettement très élevé. Et cette expérience nous a appris qu’en fin de compte, la dette élevée introduit une rigidité budgétaire. Cela limite notre capacité à réagir aux crises, qui deviennent donc plus longues, plus intenses et plus profondes. Et puis, vous n’avez pas les ressources nécessaires pour investir dans la dépense sociale et la croissance induitess par les dépenses de capitaux. En 2010, nous avons commencé à restructurer notre dette interne et à mettre en place un ensemble de réformes. Ces réformes ont été interrompues, mais nous les avons reprises en 2013. Encore une fois, nous avons restructuré la dette interne.

[David Malpass]

Du coup, qu’est-ce que vous avez fait ? Vous avez recapitalisé les banques ? 

[Nigel Clarke]

Non. En 2010, nous n’avions pas de problèmes avec les banques. C’était plutôt dans les années 90 et le coût d’une intervention, c’était 40 % du PIB. C’était pris en charge par les pouvoirs publics. Et donc, au cours des 25 aux 30 dernières années, notre expérience en matière de dette est liée de manière indéfectible à la faillite du secteur bancaire dans les années 90. Par comparaison, la crise bancaire entre 2008 et 2010 représentait environ 9 % du PIB. Pour nous, c’était 40 % du PIB et ce sont les pouvoirs publics qui ont pris ça en charge. Et nous n’avons jamais remédié à cette dette, ce qui a entraîné une crise. Si vous regardez la période 2017-2023 comme une période, c’est une chose. Mais si vous regardez plus précisément 2013 à 2023, le portrait est autre. La Jamaïque était dans les cordes en 2013. Et donc, je dirais que dans le contexte d’un consensus social pour une réforme sociale, avec les syndicats, les pouvoirs publics, les universitaires, le gouvernement, l’opposition, parce que le gouvernement ne peut pas agir tout seul, et bien la Jamaïque a changé de cap. Nous avons des lois, des institutions et des principes décisionnels qui se fondent sur un désir pour davantage de transparence budgétaire.

Nous avons adopté un ensemble de lois sur l’administration des recettes, des lois qui réforment le système public des retraites. C’était le cas en 2017. Réforme des cotisations retraite. Nous sommes passés d’une imposition directe à une imposition indirecte. Et ainsi de suite. Pour les institutions, nous avons créé une commission budgétaire indépendante qui approfondit la transparence budgétaire et s’inscrit dans une structure institutionnelle. Nous avons rendu indépendante notre banque centrale. Et nous avons un niveau élevé de maîtrise budgétaire. Le gouvernement n’avait aucun choix autre qu’une politique monétaire qui forçait l’État à emprunter. Mais nous avons démantelé ce paradigme et c’était un signal très positif pour le secteur privé. Et puis, nous avons créé des règles budgétaires que le gouvernement est obligé de suivre depuis dix ans. Et ça a été le cas. L’objectif était de parvenir à un équilibre budgétaire qui corresponde à nos objectifs d’endettement à moyen terme. Et on ne peut pas simplement mettre en place une institution ou des lois et dire : « Bon bah voilà, c’est fait ». Ce qu’il faut, ce sont des décisions fondées sur des principes. Parce que, comme l’a dit l’ancien Premier ministre britannique, les évènements ne peuvent pas être anticipés. Il faut avoir ce dont on a besoin pour agir en cas d’évènements imprévus. En sept ans, on est passé de 147 à 91 % de ratio dette-PIB. Or, avec la Covid, une contraction de 10 %, on est revenu à 110 % de dette-PIB et ça a déclenché l’alarme. Puisqu’avant d’arriver à 147, on était déjà à 115. Mais voilà, on n’a pas respecté cette fois-ci notre règle budgétaire. Mais c’est une approche ciblée, temporaire, contrairement à ce qu’on a vu dans de nombreuses parties du monde où il n’y avait rien de ciblé. Tout le monde a eu sa part du gâteau et ce n’était pas temporaire. En ayant quelque chose de temporaire, ça nous a permis de manœuvrer dans un contexte de crise. Y compris la crise de l’inflation qui a suivi la Covid et donc on a mis en place des politiques calibrées avec attention. Et donc c’est le résultat d’une prise de décision responsable, fondée sur la transparence des institutions, des lois. Et à la fin 2022, à l’exception du Guyana, la Jamaïque est le seul pays des Amériques avec les trois éléments suivants. D’abord, production économique réelle plus élevée en 2022 qu’avant la pandémie. Ensuite, le chômage est plus bas en 2022 qu’il ne l’était avant la pandémie. Et notre dette en 2022. Notre ratio dette-PIB était inférieur à ce qu’il était avant la pandémie. Nous sommes l’un des seuls pays à avoir cette combinaison de trois facteurs et c’est ça qui nous a permis de parvenir à un tel résultat. 

[David Malpass]

Oui, vous avez bien fait d’évoquer les subventions puisque dans le monde où on voit le coût élevé que représentent les subventions non ciblées, et puis certains d’entre eux ont duré bien plus longtemps qu’escompté. Ce qui est au cœur des défis budgétaires auxquels de nombreux pays sont confrontés. Est-ce que les investisseurs sont revenus après la crise de 2013 ? Est-ce que les investisseurs ont reçu le message ? 

[Nigel Clarke]

Ça a mis du temps pour créer la confiance. Il a fallu envoyer des messages importants. Avant 2013, la Jamaïque manquait chaque année sa cible budgétaire. Toutes les dix années avant 2013 sauf une. Or, depuis 2013, nous réalisons notre cible chaque année. Et donc la confiance augmente parce qu’on envoie un signal fort. Et puis, on a vu plus tôt dans l’année, l’importance de ces signaux envoyés par les différents acteurs. Parce que pendant la Covid, nous avons envoyé un message fort comme quoi c’était une action ciblée. Et on est revenu à la stabilité. Quand la crise de l’inflation a commencé, on a résisté à la tentation de mettre en place des politiques caractérisées par des fuites budgétaires importantes. En effet, si on fait ça, au lieu de cibler les 50 % les plus pauvres où les besoins sont les plus élevés, on fait n’importe quoi, parce que les besoins y sont les plus élevés, dans ces 50 % les plus pauvres. Tout le monde a des besoins. Mais voilà, on va là où les besoins sont les plus importants, on prend nos décisions en se fondant sur des principes. Et ça a permis de parvenir aux résultats économiques et d’emploi que nous connaissons. 

[David Malpass]

Est-ce que vous investissez en Jamaïque ? 

[Nigel Clarke]

Oui. 

[David Malpass]

Et en Éthiopie ?

[Nigel Clarke]

Oui, nous investissons également en Éthiopie.

[David Malpass]

Nous allons revenir là-dessus dans un instant. Mais, Raghuram, est-ce que vous pourriez intervenir sur ce que nous venons d’entendre ou est-ce que vous pourriez nous parler du processus de restructuration de la dette ? Est-ce qu’il y a quelque chose qui, selon vous, pourrait être fait pour l’accélérer ?

[Raghuram Rajan]

Eh bien, il y a cette idée de l’emprunteur. Les pays qui sont dans le besoin le plus désespéré et n’ont pas un programme en place bénéficieraient de quelqu’un qui leur permettrait de l’accès aux financements à court terme. Cela empêcherait les troubles politiques qui découlent du fait que l’on crée des problèmes pour les populations. Il y a deux problèmes à ce niveau-là. Tout d’abord, vous ne voulez pas que ce financement soit invoqué pour mobiliser des financements qui prolongent l’ancien problème. En fait, ils ont eu des problèmes parce qu’ils ont surinvesti dans des projets qui n’ont mené nulle part. Ils ont beaucoup dépensé dans ces projets et vous ne voulez pas achever ces projets sur le dos de personnes qui souffrent. Ce que vous voulez, c’est que l’on interrompe les mauvais projets et que les fonds soient orientés dans la bonne direction. Donc, cela représente un certain ciblage des ressources qui sont mobilisées par ce type de financement. Et comment assurer cette orientation du financement ? C’est très important. Deuxièmement, je pense que le moment d’obtenir ce type de financement, c’est quand vous perdez l’accès et, au plus proche, vous obtenez ce financement après la perte de l’accès, au mieux, c’est comment déterminer si le pays a perdu son accès. C’est la question à laquelle il faut réfléchir, mais je pense que c’est une excellente idée. Cela soulève la question générale de savoir si des structures de priorité, au-delà du statut préférentiel des institutions financières, sont quelque chose qu’il faudrait garder à l’esprit. Cela ouvre une série d’autres questions. Est-ce que les pays diluent les emprunteurs précédents en consentant, en donnant une priorité plus importante aux nouveaux emprunteurs et aux nouveaux prêteurs ? Est-ce que cela devient un processus alors qui n’est pas crédible ? 

[David Malpass]

Bon, ça, c’est l’élément sur les swaps qui est indiqué. Si un créancier externe entre avec une ligne de swap d’une banque centrale, est-ce que cela a préséance même sur le FMI et la Banque mondiale en termes des actifs ? 

[Raghuram Rajan]

Oui, absolument. Ce que vous demandez, c’est qu’il faut y mettre de l’ordre. Quelle est la structure des priorités et dans quelles circonstances est-ce qu’une ligne de crédit reçoit priorité par rapport à d’autres ? Et comment est-ce que cela affecte l’enveloppe générale de ressources ? Et c’est là quelque chose qui doit faire l’objet de débats. Le revers de la médaille, c’est de considérer quel est le processus de restructuration. Comment tenir compte de toutes ces différentes priorités différentes ? Et comme vous le savez, c’est une question très épineuse.

[David Malpass]

C’est l’un des thèmes de la table ronde de demain. La prévisibilité du processus est très importante pour un nombre de participants dans le processus. Tina a soulevé le fait que le secteur privé est enchanté d’analyser des situations s’il y a une certaine prévisibilité dans les scénarios. Mais vous vous dites qu’on ne sait pas encore comment les choses vont se dérouler. 

[Raghuram Rajan]

Certes. Et essayer d’établir cela est important. Deux autres petits commentaires. Tout d’abord, on a parlé du ciblage, d’une condition temporaire et ciblée. Mais ce qui est décevant, c’est que l’on a perdu cela de vue dans les pays industrialisés, les aspects temporaires et ciblés. Et l’une des raisons est due au contexte politique dans les pays industrialisés qui est devenu tellement divisé. Le consensus sur comment nous allons aborder un tel et tel problème a disparu quelque peu parce qu’il y a différents groupes qui bénéficient de différentes approches. Et plutôt que de dire c’est à l’aune de tel groupe, la réponse est taillée pour plaire à tout le monde, ce qui, bien entendu, implique davantage de dépenses. Lorsqu’on pense comment nous abordons l’action sur le climat… parce que c’est tellement difficile d’imposer le carbone dans ce pays, on donne des subventions, mais cela implique énormément de dépenses de la part du gouvernement pour créer des incitations pour quelque chose qui pourrait être fait à meilleur marché si l’on imposait le secteur privé. Et c’est un lieu où les ressources sont utilisées de manière peu efficace. Et dernier commentaire : nous devons absolument réfléchir à ce qui advient suite à la restructuration. Comme vous l’avez dit, nombre de pays en développement sont dans des situations de stress grave. Mais nous savions qu’il y a 20 ans, il y avait des pays dans des situations de stress et nous avons eu un pardon de la dette qui a créé un espace. Certains pays ont dû utiliser cet espace à très bon escient, d’autres non. Et la question est de savoir un moment où l’acceptation politique pour ce type de restructuration est difficile du côté gouvernemental. Bien entendu, le secteur privé ne veut pas que cela vienne encore et encore, parce que sinon, il sera moins intéressé à consentir au financement. Comment faire en sorte que les pays s’engagent dans un processus selon lequel, suite à la restructuration, les dépenses sont plus rationnelles ? Quelles sont les structures qui doivent être développées ? Avec le pays lui-même, qui maintient le contrôle sur le processus selon lequel la dette augmente vu la fréquence des catastrophes qui va augmenter et donc il faudra consentir des dépenses. Mais vous devez maintenir des tampons pour des évènements futurs. 

[David Malpass]

C’est un commentaire très important. Si l’on pouvait résoudre la crise de la dette du passé, comment créer un environnement pour l’avenir où des avantages d’emprunt pourraient être consentis sur une base plus sure et plus pérenne ? Nous préconisons la transparence, transparence qui manquait auparavant. Vous avez fait référence à la dette précédente, l’initiative PPTE, qui à l’époque était censée créer un environnement qui empêcherait que cela ne se reproduise. Mais néanmoins, ça n’a pas fonctionné. Et donc nous voulons encourager davantage de transparence dans les nouveaux prêts qui seront obtenus à l’avenir et au sein d’IDA, nous avons la politique de financement pour le développement durable qui encourage les pays à avoir une relation plus durable avec leur nouvelle dette. Et Ahmed a déjà mentionné le fait que l’Éthiopie n’a pas emprunté à des conditions non-concessionnelles, ce qui était à la base de l’environnement post-PPTE. L’idée était que vous n’étiez pas censé emprunter sur une base non-concessionnelle après avoir obtenu un allégement de la dette qui rendrait votre gestion de la dette plus durable à l’avenir. L’Éthiopie met ce processus à l’épreuve maintenant. Mais il a été prudent et il a dit que cela fait partie de l’initiative du nouveau gouvernement d’Éthiopie, qui essaie de ne pas emprunter à des conditions non-concessionnelles. Il a été plusieurs commentaires formulés. Le besoin de subvention de dons ciblés, pouvez-vous le faire ? Et je vais également parler de la distinction fondamentale qui a été faite en Jamaïque entre les politiques monétaires et budgétaires pour créer un tout durable. Est-ce que l’Éthiopie peut en faire de même ? Vous utilisez un brassage de politique monétaire et de politique budgétaire où le monétaire appuie la politique budgétaire et vous avez un taux de change double. Mais quel type de réformes envisagez-vous alors que de nouvelles ressources internationales entreront en ligne de compte pour l’Éthiopie ? 

[Ahmed Shide]

Notre approche est que, puisque depuis que le gouvernement a été en place au cours des quatre dernières années, nous avons développé notre propre programme interne de réformes économiques. Son objectif était de maintenir la croissance. Dans un cadre d’un équilibre macroéconomique, nous avons analysé le problème de l’inflation, le déficit des devises étrangères, l’augmentation du risque de la dette qui représentait un fardeau pour l’économie et lorsqu’il s’agissait d’attirer des investissements du secteur privé. Et nous avons rééquilibré le rôle. Nous avons créé davantage d’espace pour une croissance sous-tendue par le secteur privé sur les dons et les subventions. Nous avons, par exemple, nous réduisons les subventions sur les combustibles que nous donnions de manière générale au public. Maintenant, c’est une subvention pour le carburant qui est plus ciblée pour les premières années de la réforme. Par exemple, en termes de financement monétaire pour la politique budgétaire, nous avons limité la capacité d’emprunt de la Banque Nationale au gouvernement, mais vu des multiples défis et conflits internes, sécheresse, criquets pèlerins et l’augmentation des prix sur les marchés internationaux, nous avons dû financer ces besoins croissants. Mais maintenant, le besoin de construction et de relance exige une quantité de financement conséquente qui doit provenir de sources internes [inintelligible]. Voilà pourquoi notre partenariat avec la Banque mondiale et le FMI est d’importance critique en ce moment de notre histoire, alors que nous évoluons vers une réforme courageuse. Mais en même temps, nous avons ces défis multiples qui exigent que nous dépensions davantage sur le développement de base et sur les dépenses sociales également. Donc, je pense que le cadre commun du G20 est digne de louanges. Mais le processus a pris beaucoup trop longtemps et nous avons été pénalisés en conséquence du fait que nous avons fait la demande, nous avons payé un coût. Par exemple, le prix que nous payons pour les euro-obligations a augmenté et nous avons été déclassés par les agences de notification. Ce qui représente un coût énorme pour l’économie. Et néanmoins, les avantages du cadre commun du G20 ne se sont pas encore matérialisés.

Et la question est de savoir… Enfin, il faut de la souplesse pour les pays, c’est très important. Une solution qui n’est pas taillée à la mesure ne doit pas s’appliquer. Notre dette est tout à fait transparente. Nous avons très peu de grands créanciers et la situation est très claire. Donc ça ne devrait pas prendre beaucoup plus de temps pour étudier le processus. La situation est simple. Nous suggérons que notre situation est différente de celle d’autres pays. Il faut tenir compte de notre contexte de manière spécifique. Il faut donc une coordination entre le FMI, la Banque mondiale et le cadre commun du G20 [inintelligible]. Et le Comité des créanciers est très important pour partager les données sur l’analyse de la dette et traiter les pays à l’aune de leurs problèmes. Il faut également être clair et limiter le processus dans le temps pour que l’on sache quand il va mener à des résultats. C’est très important. L’Éthiopie est engagée à faire face aux déséquilibres macro. Notamment, la réforme du taux de change est très importante. Le rendement des taux de change n’est pas durable et provoque des distorsions dans l’économie. Et donc nous devons faire face à ce problème. Mais nous allons continuer notre délibération avec le FMI et la Banque mondiale pour savoir dans quelles mesures nous devons aller de l’avant. Mais nous avons également besoin d’un appui conséquent sur l’espace budgétaire, sur la modernisation du secteur financier, pour que nous puissions jeter les bases pour une croissance sous-tendue par le secteur privé qui soit durable.

[David Malpass]

Merci. Merci. Nous avons entendu le contexte de Nigel du piège de la dette pendant 25 ans et ensuite cela a pris des années pour renforcer la confiance et nous essayons d’accélérer ce processus de renforcement de la confiance. Et également, votre commentaire est intéressant pour tout un chacun. Alors que les taux d’intérêt augmentent, l’un des phénomènes dans le monde, c’est que plusieurs devises se sont affaiblies, ce qui approfondit le piège de la dette. Et donc, c’est un des volets critiques. À Tina, je vais poser la question. Ahmed parlait de réformes courageuses et le déclassement des euro-obligations. Dites-nous vos réflexions. Dans quoi voulez-vous investir ? Est-ce que vous considérez les agences de notation ? Il a soulevé ce problème que si vous êtes en faveur du cadre commun, le déclassement en ressort assez rapidement parce que ça crée une incertitude dans le processus et ça pourrait prendre des années et des années. Donc il y a ce déclassement et vous perdez vos investisseurs. Est-ce que vous avez des commentaires ? Que faudrait-il faire ? 

[Tina Vandersteel]

C’est un élément important. Pour moi, c’est fascinant, le contraste entre la Jamaïque et l’Éthiopie à différents égards. Essentiellement la dépendance, le chemin vers la dette. Nigel a dit qu’il y a un va-et-vient, et au moment où vous empruntez les euro-obligations en 2015, vous avez une note B et vous payez environ 500 points de base sur la marge. L’Éthiopie avait ses dettes éliminées au tout début de l’initiative PPTE au début des années 2000. Deux ans plus tard, elle était sur les marchés, notation B environ. Et une marge souveraine de 435, n’est-ce pas ? La Jamaïque, maintenant, est à 300. Beaucoup de discipline budgétaire. Vous commencez avec une dette très élevée et vous la réduisez. Vous avez une dette très faible qui augmente. Et la Jamaïque saisit l’occasion de préfinancer les passifs. Donc vous allez rembourser jusqu’en 2025. Donc cette sorte de falaise, ce précipice de la dette qui, en 2018-2019, ne préoccupait personne, mais un ou deux grands chocs, et tout à coup, une maturité décembre de l’an prochain semble être très importante. Personne ne pouvait prédire que les choses auraient évolué de la sorte. Du point de vue d’un investisseur, nous ne sommes que quelque peu intéressés à la notation de crédit. Lorsque je dis cela, c’est parce que la notation de crédit est conçue pour dire aux investisseurs s’il est vraisemblable qu’un évènement se produise ou non, mais cela ne vous indique pas si l’évènement sera grave ou non. Donc dans votre cas, parce que vous faites face… vous n’avez pas de niveau d’endettement très élevé, mais vous devez renouveler votre dette et donc toute restructuration préemptive réalisée par des pays, et c’est ce qu’a fait la Jamaïque en 2013 environ… Et une restructuration à l’avance, anticipée, peut mener à des conditions qui rassurent les investisseurs. 

[Nigel Clarke]

Et cela affecte également comment restructurer les grands paiements auxquels nous devons faire face en 2024, cette obligation en euro-obligations d’un milliard de dollars. Donc, il est important que nous résolvions cette question.

[David Malpass]

Et pensez-vous qu’un remaniement des euro-obligations est possible ? 

[Tina Vandersteel]

Oui, ça se fait à tout moment. Si vous pensez à l’Uruguay, il y a eu des restructurations faites de manière anticipée, de manière préventive. 

[David Malpass]

Vous avez dit que la Jamaïque a prépayé jusqu’en 2025 et vous êtes l’un des premiers à racheter votre dette à décompte. Et vous avez, je sais que vous travaillez avec la Banque mondiale, vous avez fait une obligation pour les catastrophes. Est-ce que vous avez d’autres outils ? Le monde veut être innovant en termes d’interaction financière et c’est ce que vous avez fait. Y a-t-il d’autres choses dans le pipeline qui pourraient être faites ? 

[Nigel Clarke]

Oui, la Jamaïque s’enorgueillit d’être innovateur. Ce sont de très bons exemples. Le rachat de Petrogreen : nous étions le premier pays, voire peut-être le premier pays à être engagé dans une transaction de cette nature. Et nous sommes devenus, l’an dernier, le premier pays, le premier petit indépendant au monde à indépendamment parrainer une obligation sur les catastrophes avec l’appui de la Banque mondiale. Nous avons l’habitude. Enfin, la Jamaïque est confortable lorsqu’il s’agit d’assumer un rôle de leadership. Nous avons la confiance en nous-mêmes pour aller de l’avant même si aucun pays de notre région n’en a fait de même. Et nous pensons qu’il y a d’autres domaines où nous pourrions continuer à innover. L’une des choses sur laquelle nous essayons de travailler, c’est de faire en sorte que d’autres pays de notre région s’intéressent à une obligation en cas de catastrophe, plutôt que de voir la Jamaïque agir de manière indépendamment. Et nous l’avons fait pour servir d’exemple. Mais nous avons un dialogue, avec l’aide de la Banque mondiale, avec d’autres pays de la région. Parce que si dans cette ère où le changement climatique mobilise tellement d’attention, si nous nous adressons au marché avec une obligation catastrophes, mais qui couvrait toute la région, nous obtiendrons de meilleures conditions et une meilleure couverture et ce serait une innovation donc dans cet espace. 

[David Malpass]

Comme on le sait, si vous pouvez répartir le risque, cela améliore les prix et donc diversifier le risque est un élément central. Nous avons poussé à l’infrastructure en tant que classe d’actifs qui serait diversifiée. Je vois Paul qui entre en ligne. Raghuram, un mot de la fin avant de passer à Paul, ce dernier commentaire sur le financement innovant.

[Raghuram Rajan]

Je me demande si des entités telles que la Banque mondiale, le FMI cherchent à mobiliser des fonds lorsqu’il y a une catastrophe d’envergure mondiale. Et c’est le moment le plus difficile de mobiliser des fonds des actionnaires et d’autres. Pourriez-vous créer un fonds tampon où vous prendriez des engagements ? Lorsque les choses vont bien, tout le monde est prêt à consentir des prêts. Vous levez un fonds tout comme le secteur privé, mais vous ne le dépensez pas. Ce sont des demandes sur des fonds privés, des dotations, etc., dont vous tirez parti lorsque la vie est plus difficile. Parce que là, il y a des besoins. Mais dans le secteur privé, il y a peut-être également des opportunités réelles de financement.

Mais maintenant vous disposez des fonds qui ont été élevés en une vie plus facile. Cela représente une certaine implication du secteur privé, mais cela vous écarte du fait que vous devez compter sur les gouvernements lorsqu’il s’agit de lever les fonds dans des moments difficiles.

[David Malpass]

Oui, certainement, nous le faisons. L’IDA lui-même émet des obligations sur les marchés internationaux, 10 milliards de dollars jusqu’à présent. Mais ce chiffre croît rapidement et il peut, en cas de crise, consentir davantage de financement en amont, comme nous le faisons de manière régulière. Et nous avons également l’instrument 4 des TO, l’option en cas de catastrophe où nous encourageons les pays. C’est un éventail de lignes de crédit à l’avance avec la Banque mondiale. Et s’il y a un tremblement de terre ou s’il y a un raz-de-marée, ils peuvent obtenir des décaissements très rapides. Récemment, nous avons fait une opération de ce type dans l’océan Pacifique en cinq jours. Cinq jours après la crise, nous avons décaissé. Donc il y a différents mécanismes qui permettent de le faire. Mais certainement, nous pourrions et nous devrions les étendre de manière conséquente. Nous travaillons à développer des instruments régionaux qui diversifient le risque et comme je l’ai mentionné sur l’infrastructure, l’une des grandes opportunités pour le monde, c’est de reconnaître qu’il y a des milliers de milliards de dollars d’actifs rentables qui sont répartis. Et si vous pouviez les mettre dans un pool commun, on pourrait les utiliser comme source de financement. Mais je sais que Paul va interrompre la séance.

[Paul Blake]

Je ne veux pas vous interrompre, mais nous avons une ou deux questions qui ont été posées en ligne. La première question provient de Carlos et il pose la question de savoir la situation d’aujourd’hui par rapport aux années 80 lorsque l’inflation de la dette était hors contrôle. La situation est-elle meilleure ou pire maintenant ? Et il y a une question de [inintelligible] : il demande pourquoi est-ce que les pays et les organisations peuvent apprendre du passé pour éviter de répéter les erreurs du passé ? 

[David Malpass]

Sur les années 80, on pourrait étendre cela aux 1997 alors que le dollar se renforçait par rapport aux autres devises. Il y a eu la crise en Asie qui s’est propagée dans tout le monde. Comment éviter cela ? Nous essayons de considérer l’histoire et on écrit des rapports pour dire : on ne retombera pas dans le piège. Et l’enseignement de la restructure de la dette, c’est de le faire aussitôt que faire se peut, dès que le problème est détecté. La frustration, c’est que cela a pris des années pour passer par le processus. C’est l’objet de la table ronde sur la dette demain. Raghuram, avez-vous des commentaires sur les années 80 ? Est-ce que l’historique se répète ? Est-ce que l’histoire se répète ? 

[Raghuram Rajan]

Oui, l’histoire se répète. Nous avons le même temps de problèmes que dans la crise des stand-up [Inintelligble]. On met en œuvre, on tire les enseignements et on ne fait pas la même chose. Ça ne se reproduit pas exactement de la même manière. Il y a des raisons pour être positif quant aux perspectives. La technologie a réalisé beaucoup de progrès. Le monde est beaucoup plus interconnecté. Il y a des raisons d’être pessimiste par rapport à cette époque. Je pense qu’il est important, comme vous l’avez dit, de tirer les enseignements du passé. Mais la situation n’est jamais exactement la même.

[David Malpass]

Et j’ajouterai qu’on n’a jamais eu un moment dans l’histoire où les taux dans l’histoire étaient à zéro pendant une très longue période. Et nous n’avons jamais eu une situation dans l’histoire où les banques centrales achetaient des obligations, à savoir qu’il y avait ce déséquilibre sur les durées, énorme par rapport aux économies avancées. Et donc de ces deux manières fondamentales, cette situation est tout à fait fondamentale de la crise précédente qui n’a pas été suffisamment anticipée non plus. Donc ceci devrait nous engager à la prudence pour l’avenir. Mais le monde est plus riche au total, il a davantage de capital. Donc nous espérons trouver une solution plus rapide pour cette crise actuelle. Paul, une dernière question d’Haïti.

[Paul Blake]

Les pays affectés par les inondations, les sécheresses découlant du changement climatique auront de plus en plus de difficultés à financer leurs besoins parce que ce sont des emprunteurs qui représentent un risque plus important. Mais ce seront les pays qui auront le plus besoin d’aide. Comment relever ce défi ?

[David Malpass]

Y a-t-il des réflexions ? 

[Raghuram Rajan]

Dans notre cas, nous avions eu un accord de paix, maintenir notre paix, et le gouvernement est engagé à consolider la paix. Nous devons évoluer vers la relance et la reconstruction et nous devons également faire face aux déséquilibres macroéconomiques, particulièrement vus les chocs multiples que nous avons connus au cours des années récentes. Le défi est de plus grande taille, mais l’engagement du gouvernement en termes de réformes est plus solide. Donc, obtenir le bon équilibre pour aller de l’avant est de la plus haute importance. Et je pense que la Banque mondiale, le FMI et d’autres partenaires au développement doivent de manière volontariste appuyer cette réforme sans précédent. Vu que nous vivons une époque sans précédent et que nous avons besoin de l’appui pour la reconstruction et la reprise, pour maintenir la protection sociale, pour faire face à ces défis multiples, tout cela est de la plus haute importance. Et David, je pense que vous devriez faire une suggestion dans ce sens-là, 

[Nigel Clarke]

Ce que nous faisons sur la Jamaïque sur cette question au cours de ces dernières années, c’est que nous préparons une série d’instruments financiers. La première chose à reconnaître, comme nous le savons tous, c’est que, du niveau de la fréquence et de la gravité des évènements, vous voulez vous assurer que vous pouvez couvrir différentes catastrophes potentielles. Donc nous avons développé un menu d’instruments financiers qui couvrent différentes classes de catastrophes. Au bas du graphique, nous capitalisons un fonds sur les catastrophes naturelles où nous avons pris des ressources, et nous les avons mises de côté, qui peuvent être donc utilisées lorsque certaines choses déclenchent. Et nous allons légiférer pour établir quels doivent être les mécanismes de déclenchement et comment les fonds peuvent être utilisés. Et au-dessus de cela, une couche au-dessus, il y a une assurance à base régionale par le biais d’une entité qu’est le mécanisme de réassurance pour les catastrophes de la Caraïbe. Et ensuite, il y a une couche au-dessus qui est des fonds en standby, des fonds d’urgence, qui sont déjà préapprouvés et le déclenchement pour les décaissements, c’est s’il y avait un évènement et en sus une obligation pour les catastrophes où le décaissement est tout à fait transparent.

Les mécanismes de déclenchement sont observables. Tout le monde observe les mêmes risques, les mêmes mécanismes, les mêmes phénomènes qui déclenchent. Donc il n’y a pas de risque. Tout le monde est d’accord. Et avec tous ces différents niveaux, nous avons monté beaucoup de ressources diversifiées qui peuvent être déployées en cas d’une catastrophe sérieuse. La chose dont il convient de se souvenir, c’est que vous ne pourrez jamais vous assurer pour tout le stock des dégâts. Mais ce que vous voulez faire, ce que nous essayons de faire, c’est de nous assurer que vous avez suffisamment de ressources pour vous occupez des dépenses dans la situation d’urgence. Ce sont les dépenses inévitables, d’urgence, qui peuvent mettre votre situation budgétaire, placer votre situation budgétaire sur la mauvaise voie. En 1988, lorsqu’il y a eu l’ouragan Gilbert, c’était tellement violent, on a été frappé très directement, qu’il a fallu… cela a pris un avion dans un aéroport, ça a soulevé cet avion dans l’air. Avec son aile, ce qui a survolé un arbre, un saule. La raison pour laquelle il y a une photo, c’est que l’avion est resté planté dans l’arbre pendant des semaines ou des mois parce que ce n’était pas une urgence.

Il fallait gérer la catastrophe, réparer la route qui connecte deux communautés et remettre le toit sur l’hôpital. Et donc, il y a certaines dépenses que vous devez consentir immédiatement. Et il est essentiel de mettre en place des instruments financiers qui peuvent mettre à votre disposition les ressources pour donner suite à ces dépenses d’urgence. Et c’est ce que nous avons fait en Jamaïque au cours de ces dernières années et c’est quelque chose que nous allons continuer à développer et à chercher à améliorer. 

[David Malpass]

Tina, dernier commentaire, risque ou instrument ? 

[Tina Vandersteel]

Je suis enchantée d’entendre ce type d’idées. Il y a eu des mouvements dans la sphère universitaire pour essayer d’intégrer ce type d’idée dans des instruments de dette souverains plus conventionnels. Et je suggérais que quiconque impliqué, que vous essayez d’éviter cela parce que les prix sont établis de manière tout à fait différente. Et vous ne voulez pas mélanger ces deux choses. Ce n’est pas bon pour l’emprunteur ni pour le prêteur. 

[Nigel Clarke]

Je suis tout à fait d’accord. 

[David Malpass]

Désolé. Je suis un emprunteur et nous faisons référence à cette poussée pour essayer d’intégrer des clauses dans la dette souveraine. Et vous dites que ce n’est pas une bonne idée. Pourquoi ne pas faire un processus en couches pour avoir différentes catégories ? 

[Nigel Clarke]

Oui, ce sont des produits différents. Et c’est comme dans les marchés de capitaux. Parce que vous obtenez la meilleure valeur, non pas dans une conglomération, mais lorsque les actions sont focalisées. De même, si vous avez des produits financiers focalisés sur l’offre de crédit et que vous avez des produits financiers focalisés sur la gestion des risques, si vous les séparez, vous obtenez de meilleurs résultats si vous les combinez. La capacité d’analyser le risque, les mesures de gestion des risques ne sont pas dans l’équipe de gestion de la dette et ce qui se passe, c’est que notre dette sera mal établie. Et si le prix est mal établi, ce ne sera pas en notre faveur, je vous le garantis. Donc mieux vaut pour moi, avec le type de réformes que nous avons mis en œuvre, la transparence budgétaire, développer les institutions, mettre en place les lois, avoir des objectifs sur la dette à moyen terme. Nous sommes clairs et nous voulons donc que l’on établisse les bons prix. Et par ailleurs, nous allons, nous obtiendrons notre assurance risques de manière séparée.

[Paul Blake]

Tina, avez-vous quoi que ce soit à ajouter ? 

[Tina Vandersteel]

Merci beaucoup. 

[Paul Blake]

Et David ? Avez-vous un dernier commentaire tourné vers l’avenir ? 

[David Malpass]

C’était un excellent débat. Je voudrais exprimer mes remerciements au panel. Il y a encore toute une semaine d’Assemblées du printemps. Et ces sujets sont tous à l’esprit de tout un chacun. Chaque volet de tout ceci fait l’objet de débats et c’est d’importance critique. Et peut-être qu’on pourrait en venir aux populations des pays en développement qui ont besoin de meilleures perspectives. Et toutes ces techniques font partie de la boîte à outils. 

[Paul Blake]

Merci. Merci à David et à notre panel. Si vous voulez nous suivre : live.worldbank.org.

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