Paix et pauverté

EXPERTS

Durant les dix années qu'il a passées à la présidence de la Banque mondiale, M. James Wolfensohn a fait braquer les projecteurs sur ce qui constitue le véritable mandat de cette institution, à savoir lutter contre la pauvreté partout dans le monde et aider les plus démunis à améliorer leurs conditions de vie. Sous sa direction, la Banque mondiale a entrepris des réformes importantes de sa propre organisation pour lui permettre de réaliser son mandat, et a fait œuvre de pionnière dans de nombreux domaines essentiels tels que la lutte contre la corruption, l'allègement de la dette, l'aide aux handicapés, la protection de l'environnement et l'égalité entre l'homme et la femme. M. Wolfensohn a attiré l'attention sur la nécessité d'impliquer les jeunes et d'élargir le dialogue sur le développement en y invitant des acteurs clés comme la société civile, les peuples autochtones, les organismes religieux et autres acteurs non gouvernementaux. Au moment où il se prépare à quitter la Banque le 31 mai pour devenir l'Envoyé spécial pour le retrait de Gaza, M. Wolfensohn exhorte les pays riches et pauvres à redonner au développement économique et social l'attention urgente qu'il mérite. Son message : Beaucoup plus doit être fait pour faire en sorte que se réalisent les objectifs de développement pour le millénaire.


Jessica Shannon : À votre avis, qu’avez-vous apporté de particulier aux pays en développement en votre qualité de président de la Banque mondiale ?

James D. Wolfensohn : Je pense que c’est le changement qui s’est opéré au niveau de l’institution ; ses rapports aussi bien avec les dirigeants qu’avec les populations des pays en développement ont évolué ; aujourd’hui elle n’est plus considérée comme un gendarme, mais comme un partenaire. Je suis persuadé que nous avons renforcé la compréhension mutuelle. Nous sommes beaucoup plus à l’écoute des pays, et plutôt que de leur imposer nos objectifs, nous nous appliquons à les aider à atteindre les leurs.


Michèle Voyer : Monsieur le Président, je serais heureuse de connaître le bilan que vous faites personnellement de votre action à la tête de la Banque mondiale. Quels ont été, à votre avis, vos succès les plus éclatants, quelles ont été les principales difficultés que vous avez rencontrées, et dans quels domaines éprouvez-vous un sentiment d’échec ? Je vous remercie d’avance pour votre réponse.

James D. Wolfensohn : Le plus grand succès c’est la convergence de vues entre moi-même et les 10 000 personnes qui travaillent pour l’institution en ce qui concerne les objectifs que nous poursuivons. Je pense que mes collègues ont été une source d’inspiration pour moi, et j’ai probablement eu une certaine influence sur eux.

Mais notre action la plus remarquable, c’est le fait que nous avons placé la lutte contre la pauvreté au centre de nos préoccupations, et accordé la priorité non pas aux statistiques, mais aux populations. Il s’agit là, à mon avis, de notre plus grand succès dont le mérite ne me revient à moi tout seul, mais à l’ensemble de l’institution.

Ce que nous regrettons tous à mon avis, c’est le fait que la communauté internationale n’a pas encore compris que le développement nous interpelle tous, et qu’il est dans l’intérêt de tous. La promotion du développement n’est pas une œuvre de bienfaisance, ni un domaine qui ne retient notre attention que quand tous les problèmes ont été résolus au niveau national. La promotion du développement entre dans le cadre des actions menées pour préparer l’avenir du monde, et je n’ai pas réussi à faire passer ce message aussi clairement que je l’aurais souhaité.


Katie : Monsieur Wolfershon, je prépare un rapport sur la Banque mondiale pour mon cours sur l’administration américaine. J’aimerais savoir pourquoi la Banque mondiale suscite autant de controverses.

James D. Wolfensohn : Je pense que les raisons sont multiples. A mon avis, la première c’est que les gouvernements sont un sujet de préoccupation pour de nombreux citoyens du monde. Ceux-ci entendent parler de mondialisation, et ils se demandent bien qui en est responsable. Ils sont conscients du fait que la situation qui prévaut dans les pays pauvres a des répercussions sur les conditions de vie des populations des pays riches, et que les populations des pays pauvres s’inquiètent du fait que leur avenir dépend des pays riches. Les peuples à travers le monde déploient des efforts considérables pour trouver des institutions capables d’apporter des réponses à leurs interrogations. D’où les manifestations d’hostilité contre le G-8 qui regroupe les principaux pays industrialisés, contre les organisations internationales, contre l’Organisation mondiale du commerce, contre les Nations Unies, contre la Banque , contre le Fonds monétaire international ; les populations tirent sur nous à boulets rouges, d’une part parce qu’elles ne nous comprennent pas, et d’autre part parce qu’elles sont frustrées par l’absence d’une forme de leader chargé d’assumer la direction du monde. Voilà la réponse d’ordre générale que je peux d’abord donner.

La deuxième raison c’est qu’il est impossible de satisfaire tout le monde. En effet, même si 90 ou 95% des gens sont satisfaits, il y aura toujours 5% pour vous critiquer et par conséquent, nul ne peut échapper à la critique. Le plus important pour nous c’est de relever les défis qui nous sont lancés, et de nous efforcer d’atteindre notre objectif premier qui est de lutter contre la pauvreté et de promouvoir le développement durable.

Je suis convaincu qu’en définitive, notre action sera mieux connue et reconnue, et que malgré les nombreuses critiques dont nous sommes l’objet, nous ne perdons de vue ni nos objectifs, ni les mesures que nous devons prendre pour les atteindre.



Dr Upali Sedere : Les préoccupations sécuritaires dans le monde ont sans aucun doute entraîné la relégation au second plan de la mise en œuvre de l’agenda du développement des pays du tiers monde. Quelles sont les initiatives que la Banque entend prendre pour résoudre ce problème lié aux conséquences du 11 septembre ? Pensez-vous qu’il est indispensable de s’attaquer à certaines des causes profondes de l’insécurité, de la pauvreté, de la corruption, de la violence, de la persécution qui contribuent à la mauvaise gouvernance et à la progression du terrorisme ?

James D. Wolfensohn : Il est tout à fait évident que des ressources financières considérables ont été consacrées au renforcement de la sécurité, comme en témoigne le fait que les dépenses militaires dans le monde se chiffrent à mille milliards de dollars par an. Malheureusement, la part des pays en développement dans ce montant global est de 200 milliards de dollars, celle des pays donateurs, c’est-à-dire des pays riches, oscillant autour de 750 milliards de dollars. Le renforcement de la sécurité est donc fort coûteux. Néanmoins, je suis persuadé que la communauté internationale est de plus en plus consciente du fait que les dépenses militaires ne peuvent pas à elles seules renforcer la paix. La paix ne peut régner que si l’on donne aux peuples des raisons d’espérer, si on leur donne des possibilités de se réaliser pleinement, si on leur ouvre des perspectives d’avenir, et c’est à cet égard que le développement revêt toute son importance.

Si des mesures sont prises pour que la pauvreté cède le pas à l’espoir et à de réelles perspectives d’avenir, alors les chances de rétablissement d’une paix durable seront grandes, et c’est la raison pour laquelle mon vœu le plus cher est que la communauté internationale prenne de plus en plus conscience du fait que le renforcement de la sécurité et la promotion du développement sont étroitement liés, et ce vœu est à mon avis en train de se réaliser.


Dave Wiltzel : La Banque mondiale est-elle encore la « banque de connaissances » ? Sa contribution au développement se limite-t-elle à ses opérations de prêts ?

James D. Wolfensohn : Il est tout à fait clair que la Banque mondiale est une banque de connaissances. Elle n’est certainement pas la seule, mais c’est probablement la mieux structurée. Comme je l’ai souvent répété, nous avons deux activités principales : consentir des prêts et des dons et mettre en place des financements assortis de taux d’intérêt très faibles ; et permettre aux pays en développement, confrontés à des problèmes que nous connaissons déjà, de tirer profit de notre expérience de plus de 60 ans. Le rôle que la Banque est susceptible de jouer dans ce domaine est par conséquent primordial, et l’importance de notre institution en tant que banque de connaissances continuera d’être capitale.


Mohammed Afzaz : Quelles sont les missions futures de la Banque mondiale ? Ne pensez-vous pas que la Banque a changé sa politique participative et qu’il ne s’agit plus pour elle d’avoir les gouvernements pour seuls interlocuteurs, mais d’associer les citoyens et les organisations de la société civile à ses interventions. Qu’est-ce qui a justifié cette évolution ?

James D. Wolfensohn : Voyez-vous, je pense que nous avons introduit des changements en profondeur dans ce qu’on désignait autrefois par "Cadre de développement intégré" et qui se présente désormais sous la forme d’une "stratégie de réduction de la pauvreté" pour un pays donné. Nous avons fait un grand pas en avant en passant d’une situation où l’avenir d’un pays était déterminé, du moins en partie, par la Banque en collaboration directe avec les États, à une politique axée sur une participation plus large des différentes composantes sociales dans l’élaboration des programmes à long terme, notamment la société civile et le secteur privé. Cette politique est aujourd’hui mise en oeuvre dans presque 70 pays. Les stratégies de réduction de la pauvreté sont élaborées non pas par les gouvernements mais par les diverses composantes de la société, y compris l’opposition.

Tous les gouvernements ne sont pas disposés à adopter cette politique, mais dans les pays où elle est mise en oeuvre, elle permet une intériorisation à l’échelle nationale qui transcende les barrières politiques. Nous avons jusqu’ici déployé des efforts considérables pour favoriser la participation de tous à l’élaboration des stratégies nationales, et cet objectif sera toujours poursuivi par notre institution.


Bryden Gage : À votre avis, quels sont les pays africains qui ont obtenu les résultats les plus remarquables dans la recherche de solutions aux problèmes tels que le SIDA, les droits de la femme, et l’enclavement ?

James D. Wolfensohn : Je peux citer entre autres le Mozambique, l’Ouganda, la Tanzanie à certains égards, et le Sénégal et l’Ethiopie dans des domaines tout à fait différents. On constate que très souvent en Afrique, les problèmes complexes sont résolus, non pas de façon globale, mais par composantes.

S’agissant du SIDA, il continue de faire des ravages sur le continent, en dépit du fait que les pays que je viens de citer, le Sénégal et bien d’autres ont réduit sa prévalence de façon considérable parce que les dirigeants de ces pays ont pris conscience de la nécessité de s’attaquer résolument aux problèmes liés à la sexualité et à la toxicomanie, et de mener des actions en faveur de la prévention et de la prise en charge des malades.

Une lutte sans merci contre le SIDA est indispensable à la survie de l’Afrique. Il n’y a pas d’avenir pour l’Afrique sans lutte contre le SIDA jusqu’à la victoire finale, et je dois par ailleurs ajouter que le paludisme est l’autre ennemi qu’il convient d’abattre. Nos efforts contre la tuberculose ont été couronnés de succès, mais pour répondre à votre question, je dirais que les dirigeants de certains des pays que j’ai cités ont montré une réelle volonté politique, donnant ainsi la preuve qu’il est possible de mener de front les actions en faveur du développement économique et celles relatives à la lutte contre le SIDA. Permettez-moi de dire en outre qu’avec le NEPAD et la mise en place du mécanisme d’évaluation par les pairs, nous espérons pouvoir aboutir à l’adoption d’une politique de développement plus cohérente dans les pays francophones d’Afrique sub-saharienne.


Kwame Awere-Gyekye : Monsieur Wolfensohn, vous vous êtes fait à la Banque mondiale le champion de l’éradication de la pauvreté dans le monde. Cependant, en ce qui concerne l’Afrique, les progrès enregistrés ont été négligeables. Pensez-vous que la Banque mondiale a échoué en Afrique ?

James D. Wolfensohn : Permettez-moi de dire tout d’abord que le succès ou l’échec des actions engagées en matière de lutte contre la pauvreté ne dépend pas de la Banque seule, sinon, je dirais que nous avons réussi en Chine et en Inde où des centaines de millions de personnes sortent de la misère.

Je pense que la Banque mondiale a apporté son appui à la Chine et à l’Inde, et je peux affirmer que nous avons aidé l’Afrique. Je suis convaincu que nous avons été d’un grand secours pour l’Afrique, mais je suis cependant déçu, tout comme la majorité des dirigeants africains, par les résultats enregistrés. L’avenir de l’Afrique à l’instar de celui de la Chine ou de l’Inde ne dépend pas de l’action de la Banque mondiale, dans ce sens que je ne suis pas le président de la Chine, ni celui de l’Inde, ni celui de 47 pays africains.

Nous devons être conscients de nos possibilités et de nos limites. Nous pouvons aider. Nous pouvons donner des conseils. Nous pouvons être très actifs par le biais de nos représentations locales, et c’est effectivement le cas. Mais le destin de l’Afrique est entre les mains de ses dirigeants ; il ne dépend pas des dirigeants de la Banque mondiale, et notre mission consiste à responsabiliser et à soutenir les dirigeants africains qui sont déterminés à agir, à prendre les risques nécessaires, et à surmonter tous les obstacles au développement de l’Afrique. Pour ma part, ces 10 dernières années ont été marquées par le fait que les Africains ont beaucoup plus confiance en leurs capacités et comprennent de mieux en mieux qu’il ne s’agit pas pour l’Afrique de vivre de la charité des autres, ou d’être traitée comme un enfant ou d’être une colonie. Il s’agit pour l’Afrique de relever la tête en même temps que ses dirigeants, pour qu’elle devienne plus mûre, plus déterminée, plus riche en ressources humaines. C’est pour cette raison qu’aujourd’hui, je suis plus confiant en l’avenir de l’Afrique qu’il y a 10 ans. Je suis persuadé que nous assistons à l’émergence d’une génération nouvelle. La métamorphose ne se fera pas en cinq minutes, mais je suis convaincu que les perspectives d’avenir de l’Afrique sont loin d’être sombres.

Bien entendu, je déplore comme les Africains la lenteur des progrès enregistrés, mais j’espère que ces progrès seront plus significatifs dans les années à venir.


Berthran Ugeh : Monsieur Wolfensohn, fort de l’expérience que vous avez acquise dans le cadre de vos interventions en Afrique, pensez-vous que les solutions aux problèmes africains doivent être davantage africaines et moins occidentales ?

James D. Wolfensohn : Je pense que la réponse est un oui sans équivoque, et il est clair que les solutions occidentales apportées aux problèmes africains manquent d’efficacité. En d’autres termes, même lorsqu’une solution est d’origine occidentale, il importe d’en trouver une qui soit typiquement africaine. Nous assistons à un renforcement de la confiance à l’égard de l’Afrique, et les Africains eux-mêmes font preuve de créativité pour trouver des solutions adaptées à leur contexte.


Oluyinka Akintunde : L’Afrique a demandé l’augmentation du nombre de ses représentants aux conseils d’administration de la Banque mondiale et du FMI. Quand la Banque envisage-t-elle de satisfaire cette demande ?

James D. Wolfensohn : Le Conseil qui examine cette demande. Comme vous le savez, la Banque compte plus de 180 États membres, et chacun détient un certain nombre de parts du capital de la Banque, et la représentation des pays au sein du Conseil est proportionnelle au nombre de leurs parts dans ce capital. Ce sont, bien entendu, les États qui détiennent les parts les plus importantes du capital de la Banque et de celui du FMI qui ont le plus grand nombre d’administrateurs aux Conseils respectifs de ces deux institutions. Cependant, le Conseil d’administration cherche les voies et moyens de permettre aux Africains d’être mieux représentés et mieux informés, et de bénéficier d’un meilleur encadrement au sein du Conseil. Mon souhait est qu’au cours des prochains mois, les actionnaires apportent des améliorations à la situation actuelle, mais en ce qui concerne la Banque, ce dossier a été confié au Comité du développement qui est présidé par Trevor Manuel, le ministre sud-africain des Finances qui a une parfaite connaissance des enjeux, et j’espère qu’il saura examiner ces problèmes et parvenir à une solution.


Nana Pélagie : La Banque mondiale dans sa politique de lutte contre la pauvreté octroie des dons et des crédits aux gouvernements africains ; alors, j’aimerais savoir si elle s’assure réellement que l’argent a été investi dans ce domaine. Dans mon pays, on constate en effet que le taux de chômage augmente d’année en année. Je vous remercie.

James D. Wolfensohn : C’est ce que nous nous efforçons de faire. En effet, tous les dons ou prêts passent par notre Conseil d’administration où siègent des administrateurs africains, et nous pouvons affirmer qu’aucun prêt ne peut être approuvé par le Conseil si les directeurs exécutifs africains s’y opposent. Donc, nos prêts sont destinés à la réduction de la pauvreté et à la recherche de solutions adaptées au contexte africain. La véritable question est de savoir s’ils permettent d’atteindre les objectifs fixés, et nous nous entourons de toutes les garanties nécessaires. C’est pourquoi nous nous penchons sur les problèmes liés à la gouvernance, à la corruption, et au renforcement de l’efficacité de nos interventions. Je pense que nos intentions et nos objectifs sont louables. La question qu’il convient de se poser est de savoir dans quelles conditions les projets sont exécutés, quelle est leur efficacité, et à quoi servent les crédits qui sont octroyés. C’est la réponse à cette interrogation qui retient aujourd’hui toute notre attention.


Zijing Niu : 1-Quelle sera le rôle de la Banque mondiale en Chine au cours des 20 prochaines années par rapport à la dernière décennie ? 2- Prévoyez-vous des changements dans les critères de recrutement du personnel dont elle a besoin pour ses interventions à travers le monde ?

James D. Wolfensohn : Il y a, à mon avis, une grande différence entre ce que nous pouvons faire en Chine aujourd’hui et ce que nous pouvions y faire il y a dix ou vingt ans. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a vingt ans, notre ambition était de fournir des informations de base aux autorités chinoises, de les aider à former leur personnel. Notre objectif était de leur fournir, en matière de mise en œuvre de leurs politiques, un cadre qui soit adapté à leurs plans quinquennaux et qui puisse dans certains cas les orienter.

Aujourd’hui, les autorités chinoises sont très averties et extrêmement bien informées, et le pays est très riche en termes de réserves et de liquidités. Par conséquent, elles n’ont plus besoin des financements que nous leur accordions. Elles recherchent toujours des prêts à des conditions favorables, mais dans des proportions beaucoup moins importantes que par le passé, grâce aux réserves considérables que la Chine s’est constituées.

De ce fait, notre rôle en Chine est désormais celui de conseiller, et consiste en outre à tenir les autorités chinoises informées de l’évolution de la situation dans d’autres parties du monde. Je voudrais ajouter qu’en ce qui nous concerne, nous nous inspirons également de l’expérience chinoise. L’année dernière, nous avons organisé une importante réunion en Chine sur ce que nous appelons l’extension des projets à l’échelle nationale, c’est-à-dire comment exécuter un petit projet et l’étendre à grande échelle, et la raison pour laquelle nous avons mis en œuvre ce programme à Shanghai est que l’expérience de la Chine en matière d’extension des petits projets est sans pareille, et que seule celle de l’Inde s’en approche quelque peu.

Donc, nous avons beaucoup à apprendre de la Chine, de même que nous pouvons lui être d’un grand secours, mais nous parlons ici de la formation aux niveaux des second et troisième cycles de l’enseignement supérieur. Il y a dix ans, nous intervenions au niveau du premier cycle, et aujourd’hui, la situation a évolué. Notre collaboration avec la Chine se situe donc à un niveau tout à fait différent de celui d’il y a dix ans, et je dois dire qu’elle demeure tout aussi enrichissante. Les liens d’amitié tissés au cours des dernières décennies sont intacts, et nous serons heureux de maintenir ces liens de collaboration avec la Chine.


Guna Raj Pathak : Monsieur le Président, quelle est votre évaluation de la situation en matière de paix et de pauvreté dans les pays sortant d’un conflit tel que le Népal ? Ce n’est un secret pour personne, sans ressources suffisantes et sans gestion judicieuse de ces ressources en faveur de la réduction de la pauvreté, le rétablissement d’une paix durable n’est pas possible. Pensez-vous que la présentation par les États et par le Groupe de la Banque mondiale de statistiques maquillées voire hypothétiques sur la réduction de la pauvreté ne reviendrait pas à jeter de la poudre aux yeux des pauvres des pays concernés ? Ou alors le Groupe de la Banque mondiale a-t-il élaboré une stratégie adéquate dans ce domaine ? Je vous remercie.

James D. Wolfensohn : Tout d’abord, jeter de la poudre aux yeux ou maquiller des chiffres ne peuvent être d’aucune utilité ni pour la Banque mondiale, ni pour qui que ce soit. J’espère que nous n’avons pas recours à de telles manœuvres, et si c’est l’impression que nous produisons, alors nos efforts sont vains.

Ce qui importe, c’est la situation qui prévaut réellement, et dans votre pays le Népal, cette situation a été malheureusement très difficile pour les pauvres. De nombreux gouvernements se sont succédés à la tête de votre pays, vous avez vécu de multiples tragédies, et vous avez, en outre, été confrontés à des conflits internes que vous connaissez mieux que moi.

Nous continuons d’accorder notre aide au Népal, mais comme je l’ai déjà dit en ce qui concerne l’Afrique, l’avenir du Népal est entre les mains des Népalais et de celles de vos dirigeants, et nous ne pouvons que prodiguer des conseils et vous apporter notre appui, et nous entendons poursuivre les efforts engagés dans ce sens. Nous sommes disposés non seulement à vous apporter notre soutien, mais aussi à prier pour vous parce que le Népal a connu une période très douloureuse et nous sommes disposés à contribuer de façon constante au développement de votre pays en fonction de nos possibilités.


Carmen Ramos Castillo : Pourquoi est-il si difficile de mettre fin à la corruption, à la pauvreté, à la discrimination et au racisme en Amérique latine et dans les autres régions du tiers monde ? Qui favorise le terrorisme économique dans le tiers monde ? Pourquoi la Banque mondiale ne demande-t-elle pas aux pays du tiers monde de consacrer plus de ressources à l’éducation et à la santé avant la mise en place de tout financement ?

James D. Wolfensohn : Pour commencer, s’agissant du dernier point, nous faisons actuellement l’objet de nombreuses critiques parce que nous mettons un accent trop grand sur l’éducation et sur la santé, et je suis heureux de constater que vous estimez que nous pouvons aller plus loin. Ce point de vue est pour nous un encouragement et nous allons continuer d’intervenir dans les domaines de la santé et de l’éducation, nous allons poursuivre les actions que nous menons dans ces secteurs en Amérique latine, dans le cadre d’importants programmes tels que ceux que nous mettons en œuvre au Mexique et au Brésil pour soutenir les pouvoirs publics dans leurs efforts qui visent à accorder des subventions aux familles pauvres pour promouvoir l’éducation et la santé de leurs enfants. Je suis en fait très fier de nos interventions actuelles et passées en Amérique latine dans les secteurs de l’éducation et de la santé.

S’agissant maintenant de votre première question relative à la corruption et aux inégalités, il est clair que, depuis des décennies, et probablement depuis des générations, l’Amérique latine est la région où les inégalités en matière de distribution des revenus sont les plus profondes. Il ne s’agit pas d’une situation dont je n’ai pris conscience qu’à mon arrivée à la Banque mondiale. J’ai une expérience de l’Amérique latine qui est vieille de trente ou quarante ans, et j’ai pu me rendre compte, dès mon premier voyage dans cette région, que dans de nombreux pays, le fossé entre les riches et les pauvres était inacceptable et que la situation était intenable.

Les évènements qui se produisent actuellement en Amérique latine découlent de cette situation. Dans certains cas il s’agit d’incidents, dans d’autres se sont les urnes qui créent l’évènement. Mais dans des pays tels que le Brésil où le président Lula a été démocratiquement élu, on assiste à ce qui est probablement la plus importante expérience en cours aujourd’hui en Amérique latine, à savoir un président porté au pouvoir par les suffrages des électeurs et qui s’attaque aux problèmes que vous venez d’évoquer - la corruption, les inégalités, la justice sociale- et qui obtient des résultats satisfaisants. Mon souhait qui est, j’en suis persuadé, celui de ceux qui sont les amis de l’Amérique latine, est que cette transition en douceur, et si je peux m’exprimer ainsi ce changement de culture en douceur prenne racine.

Par conséquent, beaucoup dépend des dirigeants de l’Amérique latine, et de la détermination des pays à poursuivre la mise en œuvre de ces programmes pour aboutir à des résultats satisfaisants.


Ouedraogo Michel Frédéric : Bonjour Monsieur James D. Wolfensohn. J’ai participé au premier forum de la jeunesse sur le développement et la paix. Quelle a été votre principale stratégie dans la gestion de l’organisation? Quel bilan faites-vous de votre passage à la Banque mondiale? Que devient l’initiative de la Banque en faveur des enfants et des jeunes?

James D. Wolfensohn : Je pense que nous avons fait beaucoup pour les jeunes depuis cette première initiative, que je salue d’ailleurs. A l’époque, l’un d’entre vous m’avait dit que la jeunesse n’était pas l’avenir mais plutôt le présent. Je n’ai jamais oublié cette leçon. En effet, les jeunes constituent le présent parce que non seulement les personnes de moins de 12 ans sont au nombre de 1,8 milliard mais également parce que près de la moitié de la population a moins de 23 ans. Cette conférence m’a permis de me rendre compte du nombre important des jeunes et de la nécessité de les cibler et de les écouter davantage. Je suis donc heureux de ce que nous avons pu faire, au cours de ces dernières années, pour cette frange de la population. À ce jour, une vingtaine de nos bureaux travaille avec des groupes de jeunes, issus des différentes classes sociales, pour recueillir leurs avis et commentaires sur nos projets.

Il y a eu des résultats extrêmement importants. De cette manière, l’institution a élargi son champ de vision. Mon souhait est que notre exemple soit suivi par beaucoup d’autres institutions multinationales afin d’éveiller la conscience des uns et des autres sur le fait que les jeunes de 23 ans constituent près de la moitié de la population mondiale et que, de ce fait, personne ne devrait prendre leurs décisions à leur place, encore moins les personnes de 40 à 50 ans. Nous devons les écouter dans leur diversité car ils sont plus informés que nous ne l’étions à leur âge.

Nous sommes, à mon avis, en pleine révolution pour ce qui concerne la promotion de la jeunesse. D’autres changements interviendront plus tard. Je souhaite donc que les jeunes d’aujourd’hui, une fois adultes, ne se consacrent pas uniquement à eux, mais continuent de penser aux plus jeunes qu’eux.

Dans une dizaine d’années, ce sera à vous et non à moi de terminer ce processus. J’aimerais que vous vous souveniez de cette question quand vous aurez des enfants, surtout pendant leur adolescence, afin de les écouter réellement plutôt que de chercher à les faire taire.

En matière de promotion de la jeunesse, nous faisons de notre mieux et avons enregistré des résultats assez satisfaisants. Mais les changements véritables se feront avec les générations à venir et surtout la vôtre.


Agus Sobari, M.sc : Ma question est très simple. Que peut faire la Banque pour aider les pays en développement à se défaire de la corruption qui mine leurs économies? Pourquoi est ce que les valeurs spirituelles ne peuvent-elles pas permettre de lutter contre ce virus?

James D. Wolfensohn : Je pense qu’il nous faut d’abord créer un cadre dans lequel les gens pourraient parler de la corruption. Nous avons, je crois, réussi à ouvrir le débat. A mon arrivée à la Banque, il y a dix ans, la question de la corruption était occultée. Aujourd’hui, nous avons des programmes de lutte anti-corruption dans une centaine de pays. D’ailleurs, cette question est régulièrement au cœur des débats. Dix ans auparavant, quand j’ai abordé la question de la corruption, les gens n’en voyaient pas l’importance parce qu’ils étaient convaincus qu’on n’y pouvait rien. Et pourtant, nous avons, au cours de ces dix dernières années, enregistré d’énormes progrès en matière de lutte contre la corruption, en témoigne les différentes approches initiées pour proscrire la corruption dans les pays riches et ouvrir le débat dans les pays en développement. Je crois que nous devons tous comprendre, qu’un discours du secrétaire général, du président des États Unis ou de moi-même, sur la corruption ne va rien changer à la situation des pays en développement qui connaissent ce phénomène. Je veux dire que nos allégations ne vont en rien affecter le débat, ni l’empêcher de continuer.

Mais j’ai tout de même appris, que le mal de la corruption ne peut se résoudre qu’à l’intérieur des pays. Tout ce que nous pouvons faire, c’est créer un environnement où la presse y compris la radio, pourront s’exprimer librement et mettre beaucoup plus de pressions sur les politiciens. Si ces derniers réalisent qu’ils peuvent perdre les élections à cause de la corruption ou de la fraude, nous aurons des chances de venir à bout de ce fléau, qui est pour le citoyen moyen des pays en développement, un problème crucial qui affecte plus les pauvres que les riches et qui exacerbe l’inégalité et l’injustice sociale.

Je suis optimiste quant à l’issue de la lutte contre la pauvreté mais je crois que le mal de la corruption ne peut se soigner qu’au niveau interne. De notre côté, nous ne pouvons qu’exercer des pressions externes sur les leaders afin d’aider les populations concernées à œuvrer pour des changements.


Krishna B. Karki : Les objectifs de développement pour le millénaire (ODM) étaient-ils réalistes au regard des progrès insignifiants enregistrés dans les pays en développement comme le Népal et l’Afrique subsaharienne? Si non, pourquoi avoir retenu des objectifs aussi irréalistes et utopiques ? Serait-ce pour duper les gens ?

James D. Wolfensohn : La réponse à votre question se trouve dans le fait que tous ces pays ont adhéré aux objectifs de développement du millénaire en 2000. Souvenez-vous que ces objectifs ont été fixés lors d’une réunion des Nations Unies et que près de 200 dirigeants y ont adhéré. Et, je pense que s’ils l’ont fait, c’est parce qu’ils les ont trouvés objectifs.

Par ailleurs, ces objectifs sont proportionnels et non absolus. Ils visent à réduire de moitié la pauvreté de sorte que si vous avez un nombre important de pauvres, votre objectif sera de diviser ce nombre par deux. Vous pouvez ne pas arriver à des normes absolues mais vous aurez néanmoins atteint notre objectif qui est de réduire la pauvreté ainsi que la mortalité infantile et maternelle. L’un des objectifs absolus, d’ailleurs très à propos, était d’envoyer tous les enfants à l’école. On ne peut remettre ces objectifs en question. Ils sont, à mon avis, opportuns et raisonnables. Certes les succès varient d’un pays à l’autre mais je pense qu’il vaut mieux avoir de bons objectifs et travailler à les atteindre. D’ailleurs, certains pays africains, asiatiques ou latino-américains sont sur la bonne voie.


Sing Bean : Pendant votre mandat, vous avez mis l’accent sur les objectifs de développement pour le millénaire. À votre avis, quel est le principal défi dans la réalisation de ces objectifs? Avez-vous des recommandations particulières à faire aux pays les moins avancés et à la communauté des bailleurs de fonds avant l’échéance 2015 ?

James D. Wolfensohn : La réponse me parait évidente. Nous avons mis l’accent sur les ODM parce qu’un partenariat a été signé entre les pays riches et les pays en développement, à Monterrey. Les pays en développement s’y sont engagés non pas à cause de Washington, de Londres ou de Paris, mais plutôt parce qu’ils savaient que c’était dans leur intérêt de renforcer les capacités de leurs gouvernements, d’avoir des systèmes juridiques et judiciaires qui protègent les droits et les contrats ainsi que des systèmes financiers irréprochables, de fournir des micro-crédits à travers des investissements industriels et des crédits-bails. Ils se sont également engagés à lutter contre la corruption et nous sommes optimistes quant à l’issue de cette bataille. Ils ont, en outre, fait des suggestions, pour nous aider à atteindre nos objectifs.

Ils ont plus ou moins réitéré ces objectifs dans l’accord du NEPAD. Les pays riches ont convenu d’appuyer le renforcement des capacités dans les pays en développement, de relever le niveau de l’aide et d’ouvrir leurs marchés. Malheureusement, les progrès sont en deçà des attentes même si les Européens ont annoncé aujourd’hui qu’ils doubleraient, d’ici 2010, leur aide de 40 à 80 milliards de dollars EU.

Je crois que les termes du contrat sont très clairs. Les responsabilités sont partagées entre les pays en développement et les pays riches. Nous espérons de meilleurs résultats lors de la table ronde de Doha sur le commerce et attendons de meilleures performances de la part des dirigeants des pays en développement. Comme je l’avais dit précédemment, les termes du partenariat sont bien rédigés. Il ne nous reste plus qu’à souhaiter qu’ils soient respectés.

Je dirai que les principaux défis, résident dans notre capacité à tenir nos promesses. Je pense que la réponse se trouve dans l’accord de Monterrey. Nous avons besoin de performances et je ne pense pas qu’il faille aller au-delà de ces objectifs pour atteindre nos propres objectifs en matière de lutte contre la pauvreté et de développement.


Sharon : Pendant ces dix ans, quelle a été, à votre avis, la plus grande action de la Banque mondiale en faveur de la promotion économique des femmes dans les pays en développement?

James D. Wolfensohn : Je pense que nous avons fait beaucoup en faveur de l’égalité des femmes en commençant par avoir beaucoup plus de femmes vice–présidentes au sein de la Banque mondiale et en leur offrant plus d’opportunités. Je suis quelque peu honteux d’avouer, qu’à mon arrivée à la Banque, il n’y avait que très peu de femmes à des postes de responsabilité. Heureusement, cette tendance a été renversée.

Au-delà de l’institution, nous nous sommes illustrés à travers nos interventions en faveur des femmes y compris les échanges, les activités d’autonomisation des femmes et d’appui aux activités féminines, la valorisation des d’initiatives féminines au niveau gouvernemental et de la société civile. Nous avons également publié le «engendering development » (féminiser le développement), une revue spécialisée sur la sexospécificité. Je dois dire que même si je n’avais pas travaillé pendant dix ans sur ces questions, j’y aurais été obligé pour avoir pris part à la conférence de Beijing et pour y avoir été interpellé par un groupe de femmes sur les activités de la Banque mondiale en la matière. Je salue donc la tenue de cette conférence de Beijing et je puis vous dire que ma dernière apparition devant un groupe de femmes a été pour recevoir leurs compliments et leur soutien, une situation tout à fait différente de celle d’il y a dix ans.
On ne peut pas être totalement satisfait de ce que l’on fait pour les femmes et je pense, qu’elles ne doivent pas être satisfaites non plus de nos actions. Mais je peux vous assurer que mon engagement à la cause de la femme va continuer ne serait-ce que pour ma femme et pour mes filles. Je suis fier des progrès notables réalisés par la Banque mondiale dans le domaine de la promotion féminine.


Rachel : Quel est le rôle du dialogue inter-religieux dans le développement mondial ?

James D. Wolfensohn : Cette question est à mon avis très importante bien qu’elle ait suscité quelques émois depuis mon arrivée à la Banque, émois que je ne comprends d’ailleurs pas. Il faut tout d’abord savoir qu’on ne peut parler de développement sans dialogue inter-religieux. Malheureusement, nombreuses sont les personnes qui font une distinction entre les institutions financières internationales et les organisations religieuses, ce que je rejette. Je crois qu’il est absolument nécessaire que les institutions financières et les organismes de développement comprennent et échangent avec les différentes confessions religieuses. L’Archevêque de Canterburry et moi avons créé ce que nous avons appelé le World Faith and Development dialogue (Dialogue inter-religieux sur le développement). Dans ce cadre, nous avons eu plusieurs rencontres avec les leaders religieux, ce qui a permis d’élaborer des approches conjointes en matière de lutte contre le SIDA, d’éducation et de stratégies d’entraide mutuelle.

J’ai cependant remarqué que le dialogue inter-religieux est quasi-inexistant dans la pratique du développement. Les préoccupations en matière de religion et de développement semblent ne pas s’accorder. La religion n’aborde pas les aspects humains du développement comme je l’aurais souhaité. J’ai été un peu déçu par le fait qu’elle semble se préoccuper beaucoup plus de la spiritualité que des questions d’humanité. Ce n’est pas surprenant, au regard des objectifs de chaque religion. Néanmoins, nous avons quelque peu réussi à nouer le dialogue avec les leaders religieux afin qu’ils aillent un peu au-delà de la spiritualité pour voir l’aspect humain qui se cache derrière. « C’est élémentaire » diront certains. Mais je pense que nous avons été des catalyseurs en favorisant le dialogue entre ces différentes religions. Des progrès ont, certes, été enregistrés en matière de dialogue inter-religieux mais beaucoup reste à faire, surtout pour concilier les activités religieuses et celles des institutions comme la Banque mondiale. Je crois que c’est une question très importante, surtout, en ce moment où les religions peuvent prôner le bien mais devenir, en cas de déviation, de véritables suppôts du diable. Je n’indexe aucune religion en particulier. Je parle en général de l’extrémisme, sous toutes ses formes, qui constitue une entrave à la construction de la paix et à la lutte contre la pauvreté.


Marcel : Monsieur Wolfensohn, que pensez-vous de la proposition faite par M. Gordon Brown sur l’allègement de la dette et comment envisagez-vous l’avenir de cet allègement qui semble ne pas s’inscrire dans la formule traditionnelle? Merci.

James D. Wolfensohn : Je pense, tout d’abord, que M. Gordon Brown a vraiment lutté pour l’allègement de la dette et qu’il devrait être soutenu dans son action. Sa proposition dépasse largement les 52 milliards de dollars EU d’allègement de dette déjà consentis par la Banque, dans le cadre de l’initiative PPTE. Il est grand temps d’analyser l’ensemble des questions relatives à l’allègement de la dette des pays les plus pauvres. Il n’y a pas que M. Gordon qui se soit prononcé en faveur de l’allègement de la dette. Il y a eu également les Japonais, les Canadiens et les Américains, même si les périodes suggérées par les uns et les autres comportaient quelques variantes.

Nous devons néanmoins essayer de mieux appréhender la question. Je crois que l’allègement de la dette à lui seule ne peut être la clé du développement. Il doit se faire sous certaines conditions très précises. Prenez le cas d’un ivrogne ou d’un toxicomane. Si vous réduisez sa dette, il sera soulagé mais pas pour longtemps parce qu’il va retomber dans ses mauvaises habitudes et contracter d’autres prêts. Votre action n’aurait aucun effet à long terme. De même, avant de procéder à l’allègement de la dette d’un pays, il faut s’assurer que celui-ci intervient dans le cadre d’un programme constructeur à même d’aider le pays à reprendre le chemin du développement. Il faut également éviter de ruiner les chances de ces pays d’accéder à des prêts car si les gens sont convaincus que les dettes des pays en développement ne seront jamais remboursées, qui voudra leur prêter de l’argent ?

Je pense, donc, que la question de l’allègement de la dette est très importante. Je crois que l’approche de Gordon Brown et des autres est constructive et je fonde l’espoir qu’à la prochaine réunion annuelle de la Banque en septembre prochain, il sera fait cas des progrès en la matière et des moyens de financement de cette aide.


Gabrielle : Quelle est la plus grande leçon de toute votre carrière à la Banque mondiale et quel conseil donneriez-vous à votre successeur ?

James D. Wolfensohn : En fait, j’ai réalisé que la pauvreté était une question de droits humains et pas seulement des statistiques. C’est une question qu’il faut considérer sous un angle humain si l’on veut conserver sa passion, son enthousiasme et sa foi en ce que l’on fait. Je crois que ce n’est pas un travail pour des techniciens. Je crois qu’il faut non seulement avoir des aptitudes, des technologies et des procédures remarquables mais également une équipe formidable comme les 10.000 personnes qui travaillent à la Banque mondiale.

Finalement, la plus grande leçon aura été de reconnaître que les pauvres ne quémandent pas la charité mais veulent qu’on leur donne une chance. Tout comme les citoyens ordinaires des pays riches, la plupart de ces personnes sont conscientes de leurs valeurs. Elles ne demandent que des occasions de s’affirmer. Elles veulent que leurs enfants soient éduqués. Elles veulent être libres et s’exprimer. Les femmes ne veulent pas être battues ni subir de violences de la part des hommes. Ces personnes revendiquent le droit d’espérer. Nous devons leur donner cet espoir et les aider à se libérer de l’étau de la pauvreté. Nous devons savoir que nos vies perdraient de leur attrait si nous ne créons pas un environnement durable pour tous. Mon vœu le plus cher est que mon successeur capitalise toutes ces expériences et s’en serve pour œuvrer davantage à l’éradication de la pauvreté dans le monde. Je pense qu’il le fera.